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Nouvelle : La morte Guy de Maupassant

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Nouvelle : La morte Guy de Maupassant

Message par Vive le Mer 15 Mar - 3:13:09



Guy de Maupassant
La Morte (1889)
La Main gauche, Ollendorff, 1899 [trente-cinquième édition] (pp. 303-315).
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La Morte

Je l’avais aimée éperdument ! Pourquoi aime-t-on ? Est-ce bizarre de ne plus voir dans le monde qu’un être, de n’avoir plus dans l’esprit qu’une pensée, dans le cœur qu’un désir, et dans la bouche qu’un nom : un nom qui monte incessamment, qui monte, comme l’eau d’une source, des profondeurs de l’âme, qui monte aux lèvres, et qu’on dit, qu’on redit, qu’on murmure sans cesse, partout, ainsi qu’une prière.

Je ne conterai point notre histoire. L’amour n’en a qu’une, toujours la même. Je l’avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j’avais vécu pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné dans tout ce qui venait d’elle, d’une façon si complète que je ne savais plus s’il faisait jour ou nuit, si j’étais mort ou vivant, sur la vieille terre ou ailleurs.

Et voilà qu’elle mourut. Comment ? Je ne sais pas, je ne sais plus.

Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait. Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.

Que s’est-il passé ? Je ne sais plus.

Des médecins venaient, écrivaient, s’en allaient. On apportait des remèdes ; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais, elle me répondait. Que nous sommes-nous dit ? Je ne sais plus. J’ai tout oublié, tout, tout ! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit soupir, son petit soupir si faible, le dernier.

La garde dit : « Ah !  » Je compris, je compris ! Je n’ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot : «  Votre maîtresse. » Il me sembla qu’il l’insultait. Puisqu’elle était morte on n’avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d’elle.

On me consulta sur mille choses pour l’enterrement. Je ne sais plus.

Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de marteau quand on la cloua dedans. Ah ! mon Dieu !

Elle fut enterrée ! enterrée ! Elle ! dans ce trou ! Quelques personnes étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus.

Je marchai longtemps à travers des rues. Puis je rentrai chez moi.

Le lendemain je partis pour un voyage.

Hier, je suis rentré à Paris.

Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d’un être après sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu de ces choses, de ces murs qui l’avaient enfermée, abritée, et qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes d’elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me sauver. Tout à coup, au moment d’atteindre la porte, je passai devant la grande glace du vestibule qu’elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.

Et je m’arrêtai net en face de ce miroir qui l’avait si souvent reflétée. Si souvent, si souvent, qu’il avait dû garder aussi son image.

J’étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre plat, profond, vide, mais qui l’avait contenue tout entière, possédée autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que j’aimais cette glace — je la touchai, — elle était froide ! Oh ! le souvenir ! le souvenir ! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant, miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures ! Heureux les hommes dont le cœur, comme une glace où glissent et s’effacent les reflets, oublie tout ce qu’il a contenu, tout ce qui a passé devant lui, tout ce qui s’est contemplé, miré dans son affection, dans son amour ! Comme je souffre ! Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j’allai vers le cimetière.

Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre, avec ces quelques mots : « Elle aima, fut aimée, et mourut. »

Elle était là, là-dessous, pourrie ! Quelle horreur ! Je sanglotais, le front sur le sol.

J’y restai longtemps, longtemps. Puis je m’aperçus que le soir venait. Alors un désir bizarre, fou, un désir d’amant désespéré s’empara de moi. Je voulus passer la nuit près d’elle, dernière nuit, à pleurer sur sa tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire ? Je fus rusé. Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J’allais, J’allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l’autre, celle où l’on vit ! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l’eau des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.

Et pour toutes les générations des morts, pour toute l’échelle de l’humanité descendue jusqu’à nous, presque rien, un champ, presque rien ! La terre les reprend, l’oubli les efface. Adieu !

Au bout du cimetière habité, j’aperçus tout à coup le cimetière abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent, où l’on mettra demain les derniers venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.

J’étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m’y cachai tout entier, entre ces branches grasses et sombres.

Et j’attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.

Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de morts.

J’errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même, j’allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées ! Je lisais les noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit ! quelle nuit ! Je ne la retrouvais pas !

Pas de lune ! Quelle nuit ! J’avais peur, une peur affreuse dans ces étroits sentiers, entre deux lignes de tombes ! Des tombes ! des tombes ! des tombes. Toujours des tombes ! A droite, à gauche, devant moi, autour de moi, partout, des tombes ! Je m’assis sur une d’elles, car je ne pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient.

J’entendais battre mon cœur ! Et j’entendais autre chose aussi ! Quoi ? un bruit confus innommable ! Etait-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains, ce bruit ? Je regardais autour de moi !

Combien de temps suis-je resté là ? Je ne sais pas. J’étais paralysé par la terreur, j’étais ivre d’épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir.

Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j’étais assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l’eût soulevée. D’un bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre que je venais de quitter se dresser toute droite ; et le mort apparut, un squelette nu qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, je voyais très bien, quoique la nuit fut profonde. Sur la croix je pus lire : « Ici repose Jacques Olivant, décédé à l’âge de cinquante et un ans. Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du Seigneur. »

Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait, lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l’heure elles étaient gravées ; et du bout de l’os qui avait été son index, il écrivit en lettres lumineuses comme ces lignes qu’on trace aux murs avec le bout d’une allumette :

« Ici repose Jacques Olivant, décédé à l’âge de cinquante et un ans. Il hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand il le put et mourut misérable. »

Quand il eut achevé d’écrire, le mort immobile contempla son œuvre. Et je m’aperçus, en me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.

Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, envieux, qu’ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux, tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces hommes et ces femmes dits irréprochables.

Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde ignore ou feint d’ignorer sur la terre.

Je pensai qu’elle aussi avait dû la tracer sur sa tombe.

Et sans peur maintenant, courant au milieu des cercueils entrouverts, au milieu des cadavres, au milieu des squelettes, j’allai vers elle, sûr que je la trouverais aussitôt.

Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire.

Et sur la croix de marbre où tout à l’heure j’avais lu : «  Elle aima, fut aimée, et mourut.  »

J’aperçus :

« Etant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut. »

Il paraît qu’on me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d’une tombe.
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Re: Nouvelle : La morte Guy de Maupassant

Message par Vive le Jeu 16 Mar - 19:03:21

Nouvelle de maupassant : au bord du lit

Guy de Maupassant : Au bord du lit. Texte publié dans Gil Blas du 23 octobre 1883 sous la signature de Maufrigneuse, puis publié dans le recueil Monsieur Parent.
Numérisation : Rémi Charest
Mise en forme HTML (14 septembre 1998) : Thierry Selva
AU BORD DU LIT

Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la table japonaise, deux tasses à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le sucrier flanqué du carafon de rhum.
Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna vers son mari. Il la regardait depuis quelques secondes, et semblait hésiter comme si une pensée intime l'eût gêné.
Enfin il dit :
- Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir ?
Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d'une flamme de triomphe et de défi, et répondit :
- Je l'espère bien !
Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en cassant une brioche :
- C'en était presque ridicule... pour moi !
Elle demanda :
- Est-ce une scène ? avez-vous l'intention de me faire des reproches ?
- Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque inconvenant auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je me serais fâché.
- Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous pensiez l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su que vous aviez une maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison : Mon ami, vous compromettez Mme de Servy, vous me faites de la peine et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu ? Oh ! vous m'avez parfaitement laissé entendre que j'étais libre, que le mariage, entre gens intelligents, n'était qu'une association d'intérêts, un lien social, mais non un lien moral. Est-ce vrai ?
Vous m'avez laissé comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus séduisante, plus femme ! Vous avez dit : plus femme. Tout cela était entouré, bien entendu, de ménagements d'homme bien élevé, enveloppé de compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je n'en ai pas moins parfaitement compris.
Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.
Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences, que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, etc.
J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup Mme de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez nous.
Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux. Qu'est-ce que cela veut dire ?
- Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse...
- Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance entre nous.
- Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement exagéré.
- Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui équivalait à me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas fait...
- Permettez...
- Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant, et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous... C'est un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.
- Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.
- Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du dix-huitième siècle, vous m'avez laissé entendre que vous étiez régence. Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce que je suis, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même vous en douter... cocu comme d'autres.
- Oh !... pouvez-vous prononcer de pareils mots ?
- De pareils mots !... Mais vous avez ri comme un fou quand Mme de Gers a déclaré que M. de Servy avait l'air d'un cocu à la recherche de ses cornes.
- Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de Mme de Gers devient inconvenant dans la vôtre.
- Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.
- Mûr... Pour quoi ?
- Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier si je parle d'un... coiffé. Alors... oui... quand on l'est, on ne le sent pas.
- Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue ainsi.
- Ah ! voilà... j'ai changé... en mal. C'est votre faute.
- Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites inconvenantes de M. Burel.
- Vous êtes jaloux. Je le disais bien.
- Mais non, non. Seulement je désire n'être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les... épaules, ou plutôt entre les seins...
- Il cherchait un porte-voix.
- Je... je lui tirerai les oreilles.
- Seriez-vous amoureux de moi, par hasard ?
- On le pourrait être de femmes moins jolies.
- Tiens, comme vous voilà ! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous, moi.

Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux :
- Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s'il vous plaît. Nous vivons séparés. C'est fini.
- Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque temps.
- Alors... alors... c'est que j'ai gagné. Vous aussi... vous me trouvez... mûre.
- Je vous trouve ravissante, ma chère ; vous avez des bras, un teint, des épaules...
- Qui plairaient à M. Burel...
- Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne connais pas de femme aussi séduisante que vous.
- Vous êtes à jeun.
- Hein ?
- Je dis : Vous êtes à jeun.
- Comment ça ?
- Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à manger des choses qu'on n'aimerait point à un autre moment. Je suis le plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous la dent... ce soir.
- Oh ! Marguerite ! Qui vous a appris à parler comme ça ?
- Vous ! Voyons : depuis votre rupture avec Mme de Servy, vous avez eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir.
- Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.
- Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer ?
- Oui, Madame.
- Ce soir !
- Oh ! Marguerite !
- Bon.. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus rien l'un à l'autre, n'est-ce pas ? Je suis votre femme, c'est vrai, mais votre femme - libre. J'allais prendre un engagement d'un autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à prix égal.
- Je ne comprends pas.
- Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes ? Soyez franc.
- Mille fois mieux.
- Mieux que la mieux ?
- Mille fois.
- Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois ?
- Je n'y suis plus.
- Je dis : combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien complet, enfin ?
- Est-ce que je sais, moi ?
- Vous devez le savoir. Voyons, un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par mois : est-ce à peu près juste ?
- Oui... à peu près.
- Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.
- Vous êtes folle.
- Vous le prenez ainsi ; bonsoir.

La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures.
Le comte apparaissant à la porte :
- Ça sent très bon, ici.
- Vraiment ?... Ça n'a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau d'Espagne.
- Tiens, c'est étonnant... ça sent très bon.
- C'est possible. Mais, vous, faites-moi le plaisir de vous en aller parce que je vais me coucher.
- Marguerite !
- Allez-vous-en !

Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil.
La comtesse :
- Ah ! c'est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous.
Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la glace ; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rose apparaît au bord du corset de soie noire.
Le comte se lève vivement et vient vers elle.
La comtesse :
- Ne m'approchez pas, ou je me fâche !...
Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.
Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre d'eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en plein visage de son mari.
Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant :
- C'est stupide.
- Ça se peut... Mais vous savez mes conditions : Cinq mille francs.
- Mais ce serait idiot !...
- Pourquoi ça ?
- Comment, pourquoi ? Un mari payer pour coucher avec sa femme !...
- Oh !... quels vilains mots vous employez !
- C'est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa femme légitime.
- Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d'aller payer des cocottes.
- Soit, mais je ne veux pas être ridicule.

La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis.
Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre :
- Quelle drôle d'idée vous avez là ?
- Quelle idée ?
- De me demander cinq mille francs.
- Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, n'est-ce pas ? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser puisque nous sommes mariés. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-être qu'une autre.
Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas vrai ?

Elle s'est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette.
- Maintenant, monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.
Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête son portefeuille :
- Tiens, gredine, en voilà six mille... Mais tu sais ?...
La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente :
- Quoi ?
- Ne t'y accoutume pas.
Elle éclate de rire, et allant vers lui :
- Chaque mois, cinq mille, monsieur, ou bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même si... si vous êtes content... je vous demanderai de l'augmentation.
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Re: Nouvelle : La morte Guy de Maupassant

Message par Cyclopède le Jeu 16 Mar - 19:36:24

C'est fou ce que les romanciers aiment se rouler dans la morbidesse...
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Re: Nouvelle : La morte Guy de Maupassant

Message par Vive le Jeu 16 Mar - 19:42:47

Mmm. Le prétexte pour la vérité. La mort afin que le lecteur comprenne la douleur éprouvée par le manque. Et cette chute sympa.
J'ai mieux aimé la morte que au bord du lit, mais la plume de maupassant est simple et fluide. J'aime à le lire.
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Re: Nouvelle : La morte Guy de Maupassant

Message par Cyclopède le Jeu 16 Mar - 19:47:04

Je ne lis jamais de romans. J'ai horreur de ça. On a beau me bourrer le mou en m'expliquant que ceci cela, rien à faire. Je trouve toujous ça faux, fabriqué, égotique. Les histoires m'ennuient, le style m'indiffère et cette mode du roman me barbe. Sur ce point je crois que je suis irrécupérable. Et le pire c'est que je ne suis pas loin de penser la même chose du cinéma.
J'ai un copain THQI, quand on est ensemble on se fout des romanciers et on se partage des essais ! On est très iconoclastes !
Une page, une page, et je baille.
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Re: Nouvelle : La morte Guy de Maupassant

Message par Vive le Jeu 16 Mar - 20:02:12

Mm. Je lis parce que ca me transporte, me fait rêver, les intrigues me procurent des émotions, j'aime voir la structure d'un ecrit également, une psychologie forte d'un personnage bien différent de moi justement, me transporter suivre imaginer. Réfléchir sur le message d'un auteur, le témoignage de son temps et de la société dans laquelle il a vécu....
Quant au fait d'écrire, très rapidement, il s'agit d'un exercice intellectuel rigoureux, quand bien même l'imagination est la Wink
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Re: Nouvelle : La morte Guy de Maupassant

Message par Cyclopède le Jeu 16 Mar - 20:09:51

Et bien tout le problème est là, sachant que c'est en tout ou partie faux, je ne vois qu'une construction (le structuralisme ! Lol)
artificielle et du coup je n'y "crois" pas, ça ne prend pas. Il y a des romans plein la maison (mon épouse) mais je n'ouvre que les dictionnaires, la poésie et des essais. Jamais de roman.
Je préfère une phrase bien tournée à des tomes d'histoire. D'ailleurs, je n'aime pas lire tant que ça. Very Happy
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